La rime orpheline est une rime sans répondant, telle la rime "aume" de ce quatrain de Victor Ségalen :
Non point chargé d'eau, tu n'as pas désaltéré
Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré
Du pôle, ignorant le méridien doré
Et ne passes point sur les palmes et les baumes
Je vous propose ce mois-ci de vous inspirer de la prosodie de Ségalen tout en portant une attention particulière à l'élément architectural souvent artistique qu'est le "garde-corps" équipant les fenêtres des bâtiments que vous longer tous les jours.
grille d'un garde-corps du Vésinet photo JJB, cliquez sur l'image
règle : composez sur le thème de la solitude un quatrain (strophe de quatre vers) d'alexandrains (vers de douze pieds) sur deux rimes disposées de la manière suivante aaab de telle sorte que la rime b reste orpheline. Glissez-y où vous voulez le mot composé "garde-corps" ainsi que le substentif "seul(e)" ou "solitude" et vous obtiendrez ce que j'appellerais bien un "gardecorpheline" comme celui-ci :
Penchée à la fenêtre au-dessus du patio
accoudée au garde-corps décoré de pots
aux odorantes fleurs elle attend Roméo
sentant la solitude soumettre son âme
de Jean-Luc Aotret
Accrochez vos vers aux garde-corps de vos solitudes comme les fanions d'un code maritime transmettant vos messages. Vous êtes bien entendu chaleureusement conviés à glisser vos créations et vos appréciations dans les commentaires.
auteur né une année en 0 :
tapisserie flamande hôtel de Cluny, cliquez sur l'image
Durant ce temps de moissons et vandanges
Pratique n'est en ma bourse esprouvée ;
Qu'il soit ainsi la raison est prouvée,
Par ce que point ne me vient bon vent d'anges.
Vin en vaisseaulx, en cave, ne vidanges
A vendre n'ay, Povreté m'a couvée
Durant ce temps.
Blé en garnier ne gerbes n'ay en granges,
Richesse en moy ne fut onc approuvée
Necessité, qui tant est reprouvée,
Me suyt de près, ce sont choses estranges
Durant ce temps.
Roger de COLLERYE (1470-1536)
auteur né une année en 0 :
Charles IX de France, d'après François Clouet, huile sur bois, Versailles, Musée national du château, cliquez sur l'image
Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ;
Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien ;
Par ainsi je conclus qu'en savoir tu me passe
D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes
Mais, roi, je la reçus ; poète, tu la donnes.
Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur
Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur.
Si du côté des Dieux je cherche l'avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps ;
Elle s'en rend le maître et te fait introduire
Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire,
Elle amollit les coeurs et soumet la beauté :
Je puis donner la mort, toi l'immortalité.
roi CHARLES IX (1550-1574)
bataiile de Pavie 1525 de Bernard van Orley 1531
où mourut Monsieur de la Palice en perdant la vie cliquez sur l'image
Il en fut toujours chéri,
Elle n’était point jalouse ;
Sitôt qu’il fut son mari,
Elle devint son épouse.
Bernard de La Monnoye (1641-1728)
auteur né une année en 0 :
l'Angelus de Jean-François Millet musée d'Orsay cliquez sur l'image
Derrière deux grands boeufs ou deux lourds percherons,
L'homme marche courbé dans le pré solitaire,
Ses poignets musculeux rivés aux mancherons
De la charrue ouvrant le ventre de la terre.
Au pied d'un coteau vert noyé dans les rayons,
Les yeux toujours fixés sur la glèbe si chère,
Grisé du lourd parfum qu'exhale la jachère,
Avec calme et lenteur il trace ses sillons.
Et, rêveur, quelquefois il ébauche un sourire :
Son oreille déjà croit entendre bruire
Une mer d'épis d'or sous un soleil de feu ;
Il s'imagine voir le blé gonfler sa grange ;
Il songe que ses pas sont comptés par un ange,
Et que le laboureur collabore avec Dieu.
William CHAPMAN (1850-1917)
pour en savoir plus sur Omar cliquez sur l'image
On affirme qu'il y aura, qu'il y a un enfer.
C'est une assertion erronée ; on ne saurait y ajouter foi.
S'il existait un enfer pour les amoureux et les ivrognes,
le paradis serait, dès demain, aussi vide que le creux de ma main.
Omar Khayyam (1046-1131) les roubaïates
rainette verte photo Jalm cliquez sur l'image
Pour le mont Fuji
elles coassent
les grenouilles aux culs alignés
Autour de ma cabane
les grenouilles rabâchent -
tu vieillis tu vieillis
Soleil couchant -
la grenouille aussi
est en larmes
Kobayashi Issa (1763 - 1827)
La Poésie Japonaise
Juliette Binet et Christophe Hardy
collection album DADA éd. Mango 2007
auteur né une année en 0 :
la tour Vauban à Camaret photo Jalm, cliquez sur l'image
Calme des nuits sur l'Océan
Étoiles et feux du navire,
Et l'éternel balancement
Des houles et de mon désir.
Qui donc es-tu, maîtresse amère,
Ô volupté de l'abandon ?
Le coeur nourri de tes poisons
N'atteindra jamais sa chimère.
Penché sur ton changeant visage
Où se reflètent tour à tour
La fuite éperdue du voyage
Et le feu lointain de l'amour,
Je cherche la trace ambiguë
Du dieu malin qui me poursuit
Et ne l'ai pas sitôt saisie
Que je l'ai déjà reperdue.
Louis CHADOURNE (1890-1925)