6 juin 2014
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À Raoul Lafagette.
Quand le chagrin, perfide et lâche remorqueur,
Me jette en ricanant son harpon qui s’allonge,
La Nuit m’ouvre ses bras pieux où je me plonge
Et mêle sa rosée aux larmes de mon cœur.
À son appel sorcier, l’espoir, lutin moqueur,
Agite autour de moi ses ailes de mensonge,
Et dans l’immensité de l’espace et du songe
Mes regrets vaporeux s’éparpillent en chœur.
Si j’évoque un son mort qui tourne et se balance,
Elle sait me chanter la valse du silence
Avec ses mille voix qui ne font pas de bruit ;
Et lorsque promenant ma tristesse moins brune,
Je souris par hasard et malgré moi, — la Nuit
Vole, pour me répondre, un sourire à la lune.
Maurice Rollinat (1846-1903) Les âmes, LES NEVROSES
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29 mai 2014
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La lune se mirait dans le lac taciturne,
pâle comme un grand lis, pleine de nonchaloirs.
-quel lutin nous versait les philtres de son urne ? -
la brise sanglotait parmi les arbres noirs…
baiser spirituel, son baiser, sois béni !
Dans mon coeur plein d’horreur tu ravivas la flamme,
dans mon coeur plein d’horreur, mon pauvre coeur terni.
-ai-je effleuré sa lèvre ? Ai-je humé son âme ?
Jean MORÉAS (1856-1910)
extrait de conte d'amour recueil les syrtes
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3 avril 2014
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Merle, merle, joyeux merle,
Ton bec jaune est une fleur,
Ton oeil noir est une perle,
Merle, merle, oiseau siffleur.
Hier tu vins dans ce chêne,
Parce qu'hier il a plu.
Reste, reste dans la plaine.
Pluie ou vent vaut mieux que glu.
Jean Richepin (1849-1926)
extrait du Le Merle à la glu
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25 mars 2014
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Les coquelicots noirs et les bleuets fanés
Dans le foin capiteux qui réjouit l'étable,
La lettre jaunie où mon aïeul respectable
A mon aïeule fit des serments surannés,
La tabatière où mon grand-oncle a mis le nez,
Le trictrac incrusté sur la petite table
Me ravissent. Ainsi dans un temps supputable
Mes vers vous raviront, vous qui n'êtes pas nés.
Or, je suis très vivant. Le vent qui vient m'envoie
Une odeur d'aubépine en fleur et de lilas,
Le bruit de mes baisers couvre le bruit des glas.
Ô lecteurs à venir, qui vivez dans la joie
Des seize ans, des lilas et des premiers baisers,
Vos amours font jouir mes os décomposés.
Charles Cros
recueil : Le coffret de santal
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11 février 2014
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Et maman Pauline était sage
Le jour qu’ell’ se mit en ménage,
Avec papa le p’tit Victor,
A la Goutt’-d’Or.
A c’tte époqu’-là tout’s les fillettes,
Les goss’lines, les gigolettes
S’ mariaient avec leur trésor,
A la Goutt’-d’Or. extrait de "à la goutte d'or"
recueil "dans la rue"
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26 janvier 2014
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affiche de Théophile-Alexandre Steinlen pour en savoir plus sur le chat noir cliquez sur l'image Tu me lias de tes mains blanches,
Tu me lias de tes mains fines,
Avec des chaînes de pervenches
Et des cordes de capucines.
Laisse tes mains blanches,
Tes mains fines,
M'enchaîner avec des pervenches
Et des capucines.
Jean MORÉAS (1856-1910) Recueil : Les Syrtes
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18 janvier 2014
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Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c'est la fête.
Les gens disent : "Comme il est bête !"
En somme, je suis mal coté.
J'allume du feu dans l'été,
Dans l'usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête,
Qu'importe ! J'aime la beauté.
Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.
J'ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d'un pas normal :
Des roses, des roses, des roses !
Charles Cros
recueil : Le collier de griffes
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21 novembre 2013
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Je sais faire des vers perpétuels. Les hommes
Sont ravis à ma voix qui dit la vérité.
La suprême raison dont j'ai fier, hérité
Ne se payerait pas avec toutes les sommes.
J'ai tout touché : le feu, les femmes et les pommes ;
J'ai tout senti : l'hiver, le printemps et l’été ;
J'ai tout trouvé, nul mur ne m'ayant arrêté.
Mais Chance, dis-moi donc de quel nom tu te nommes ?
Je me distrais à voir à travers les carreaux
Des boutiques, les gants, les truffes et les chèques
Où le bonheur est un suivi de six zéros.
Je m'étonne, valant bien les rois, les évêques,
Les colonels et les receveurs généraux
De n'avoir pas de l’eau, du soleil, des pastèques.
Charles Cros
recueil : Le collier de griffes
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27 octobre 2013
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affiche de Théophile-Alexandre Steinlen
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Des parfums féminins se mêlaient dans la chambre
À l’arôme troublant des cigares fumés :
Vagues parfums d’iris, d’ylang-ylang et d’ambre,
Et de grains de sérail autrefois consumés.
Mon oreille tintait aux souvenirs d’orgie,
Et le marteau d’acier de la céphalalgie
Poussait dans mon cerveau des rêves innommés.
Émile Goudeau
extrait de La Ronde du remords
recueil : Fleurs du bitume, petits poèmes parisiens
Paul Ollendorff, éditeur, 1895
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20 octobre 2013
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Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau.
Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau
En se posant sur moi pouvait briser ma vie.
Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie.
Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,
Un matin en passant m'arracha du marais,
De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,
Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,
Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;
Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux
Éveille les chansons au creux de mon silence,
Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;
Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;
On dirait le babil d'une source au flot clair ;
Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète
Je sais noyer le coeur de l'homme et de la bête.
Jean Richepin (1849-1926)
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